Amazonie en flammes: la faillite de la domestication de la nature?

Presse Santé-environnement
Publié le 16 septembre 2019
Les « mégafeux » qui dévastent les forêts de l’Amazonie, de la Sibérie ou de l’Australie sont le symptôme brûlant de l’échec patent de la domestication de la nature. Les philosophes Joëlle Zask et Christian Godin ​s’interrogent sur notre rapport maladif à la nature.Marianne: le 14/09/2019

Depuis une dizaine d’années, la planète s’embrase, jusque dans le Grand Nord. Des douze millions d’hectares ravagés en Sibérie à la ville californienne de Paradise partie dans les flammes de l’enfer, de l’Australie à l’Europe en passant par l’Afrique, des mégafeux, incendies d’un type nouveau car inarrêtables, sèment la désolation. Le brasier amazonien a cet été mis en lumière ce phénomène qui concerne 3 % des feux de forêt, mais surtout 90 % des surfaces brûlées. Joëlle Zask y voit le symptôme d’une société malade de son rapport à la nature. Christian Godin, lui, a trouvé chez l’homme une haine du naturel qui conduirait à un inévitable désastre planétaire. On les a réunis pour repenser tranquillement dans cette ambiance de feu notre lien à une nature à propos de laquelle Descartes, à l’aube de la modernité, appela l’homme à en devenir le « maître et possesseur ». Les débuts d’une domestication qui tourne au fiasco.

Marianne : Les mégafeux d’Amazonie sont-ils un révélateur de la faillite de la domestication de la nature ?

Joëlle Zask

Joëlle Zask : Ils révèlent les limites de la pensée experte, c’est-à-dire la maîtrise, le contrôle, mais aussi la substitution. C’est moins la domestication que la domination qui m’a intéressée. L’idée qu’il est possible de remplacer la nature par des technologies pour ne l’utiliser que comme ressource en supprimant sa part d’imprévisibilité. Les mégafeux montrent en fait les limites de la société de consommation. Leur effet est psychologique, idéologique, presque philosophique. Face à eux, on est des spectateurs impuissants qui ne contrôlent plus rien, fascinés et terrorisés par un feu inextinguible. Seules l’arrêtent la pluie, la neige, éventuellement la chute du vent, mais pas nos robots ou nos armadas d’hélicoptères. La guerre contre le feu est perdue.

Christian Godin : Plutôt qu’une faillite, je vois une domestication qui a si bien réussi qu’elle va jusqu’à la destruction du sauvage. Etymologiquement, le sauvage vient de la forêt, par opposition au civilisé, qui vient de la ville. Mais on le constate aussi avec des animaux. Bien au-delà de la domination, on a la manifestation du désir d’anéantir le sauvage comme tout ce qui échappe à la maîtrise et à la technique humaine.

La forêt qui brûle dans les mégafeux n’est bien souvent plus naturelle mais productiviste, ce qui contribue à la dévastation…

J.Z. : Elle est effectivement d’abord une usine à bois. Au Chili ont brûlé des forêts d’eucalyptus destinés à la production industrielle de biomasse. En Suède, c’était du pin planté d’une essence unique. La forêt industrielle est plus vulnérable, notamment parce qu’on n’y trouve plus tous les arbres retardateurs, ces espèces qui sont comme des barrières antifeu. Mais les mégafeux ont pour cause principale le réchauffement climatique, et, aujourd’hui, ce sont toutes les forêts qui brûlent. La sécheresse et la hausse des températures les fragilisent, les livrant à des invasions d’insectes qui augmentent la masse de combustible. Alors tout flambe, même les tourbières, à une échelle inédite. Tout disparaît avec ce feu qui rentre dans les villes et ne fait pas de détail.

C.G. : Notons que des forêts qui ne brûlaient pas il y a vingt ans s’enflamment aujourd’hui car elles sont mal entretenues. Le ramassage de bois mort et le débroussaillage ne se faisant plus, un départ de feu suffit à provoquer une catastrophe. Mais je serais étonné que les terrains au Brésil perdent de la valeur après l’incendie. Existe une volonté de produire que contrecarre la forêt dite sauvage ou ce qu’il en reste. Dans le système productiviste, une catastrophe est une aubaine, comme pour ceux qui, profitant du réchauffement climatique, ont des vues sur les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest dans l’Arctique pour transporter des marchandises. Les incendies rapportent aussi à des tas d’agents.

Le feu n’a pas toujours été catastrophique, car on l’a beaucoup utilisé pour aménager le paysage.

J.Z. : Les feux anthropiques ont été pratiqués depuis plus d’un million d’années. Partout, les hommes ont amené le feu pour façonner la planète. Avec une forêt paysagée, cultivée, entretenue, donc non primaire, mais pleine de biodiversité, de surprise, d’évolution. Un équilibre maintenu à travers les millénaires, œuvre commune de la nature et des hommes et constitutive de rituels alimentaires, de subsistance, d’entretien, comme Adam qui cultivait le jardin d’Eden.

Ne plus utiliser ce feu d’aménagement, qui éliminait notamment des branchages et des litières, a conduit à faciliter les mégafeux.

J.Z. : C’est un des éléments, mais la sécheresse est telle que quand un paysan pratique son feu traditionnel, ce feu risque maintenant de lui échapper. Le feu qui emporte tout détruit cette interface entre la civilisation et ce qu’on appelait la wilderness, la frontière, zone de contact entre deux mondes porteuse de possibilités. Mais avec les mégafeux il n’y a plus de futur. Ils révèlent une impasse.

C.G. : Il y a aussi un heurt entre une pratique traditionnelle, l’écobuage, et un contexte qui devrait l’interdire. Au Cambodge, dans les années 60, la forêt était dense, humide, toujours verte. Aujourd’hui, il n’y en a pratiquement plus. Elle a été remplacée par de la savane, des arbres tous les 200 ou 300 m. Y pratiquer l’écobuage peut déclencher un incendie sur des milliers d’hectares, alors qu’auparavant on ne brûlait que son petit champ.

Cette utilisation du feu témoigne-t-elle de la haine quasi viscérale de la nature que vous détectez chez l’homme ?

Christian GodinC.G. : Cette haine renvoie surtout à l’idée ambivalente de sacré. Ce qui doit être vénéré et qui à la fois terrifie. Comme un grand animal considéré comme un dieu. La haine est souvent le produit de la peur, on le voit avec le racisme. Alors c’est vrai que la haine de la nature n’est pas consciente. Mais elle est incarnée, tranquille, face à une nature qui représente le réel que nous n’avons pas fabriqué nous-même. Or l’être humain valorise depuis des siècles ce qui sort de ses propres mains, de sa propre tête. Ses idées, ses produits, fréquemment élaborés contre le réel préalable qu’est la nature. Ne croyons d’ailleurs pas que les sociétés traditionnelles la vénéraient sans réserve. Elle a été dévastée à l’île de Pâques ou chez les Mayas. L’homme moderne n’est pas le seul à avoir pu la ruiner, mais nos moyens sont infiniment supérieurs à ceux de nos ancêtres. Et si l’être humain dispose d’une puissance technique, il l’utilise jusqu’à son terme. La volonté de puissance n’a aucun point d’arrêt, aucun verrou moral. Autrefois, on était limité par la loi de Dieu, mais maintenant que nous l’avons tué, pour reprendre le mot de Nietzsche, nous pouvons aller au bout de notre volonté de puissance et de notre désir de jouissance, qui y est corrélé. On a beau faire des COP, parler d’économie verte ou de développement durable, la grande question est : à quoi sommes-nous disposés à renoncer ? A rien, sauf pour quelques individus remarquables qui vivent en dehors du modèle consumériste.

J.Z. : Il y a effectivement une défiance face à la nature. Elle a pu conduire à penser la condition humaine urbaine coupée de cette part d’imprévisible. La ville, c’est la muraille, la forteresse, à l’abri de l’adversité, prête à parer aux coups ennemis, un entre-nous dans un univers hors sol. Mais il existe aussi un courant opposé qui tend à sanctuariser la nature. Il peut l’idéaliser pour en faire une espèce de dieu, de source, de maman, de Gaia d’autant plus parfaite que l’intervention humaine en serait diminuée. La nature sans hommes devient un idéal à imiter sous prétexte que les lois naturelles seraient bonnes. On peut alors arriver aux pires abus sociaux et politiques avec l’idée que, afin de se perfectionner, l’homme doit retrouver en lui ce que lui dicte la nature, et lui obéir. Mais la sanctuarisation comme l’idolâtrie de la nature sont finalement les complices de l’idéologie de la maîtrise complète, avec toujours l’idée de colonisation. Une catastrophe écologique comme les mégafeux met au contraire en exergue l’importance presque darwinienne des relations hommes-nature dans un ajustement mutuel, une complémentarité, un partenariat, ce qu’on appelle le soin.

C.G. : Le principal danger est le narcissisme prométhéen, dont la haine de la nature est le corollaire. Les jeunes générations n’aiment rien tant que les gadgets, les objets, les marchandises, les produits techniques. Un oiseau, un brin d’herbe, un arbre, ne font pas le poids face à un téléphone portable, un ordinateur, le cinéma ou la musique. Et on a vécu une révolution anthropologique discrète mais majeure il y a quelques années quand la population des villes a dépassé celle des campagnes à l’échelle du monde. L’homme ne vit plus dans la nature. Il naît à l’hôpital, y meurt, et vit chez lui dans un milieu urbain. Il ne va dans la nature que pour y transposer son narcissisme en faisant du ski, du surf ou en bronzant sur la plage. Il n’y a plus guère de place pour l’inactivité contemplative. Même les randonneurs utilisent et instrumentalisent la nature. C’est pourquoi on peut parler de haine. L’amour de la nature, ça serait quoi ? Le sentiment d’admiration, très rare aujourd’hui. Défendre la nature devrait passer par le sens de l’émerveillement.

Si nous n’arrivons plus à nous émerveiller, la catastrophe pourrait-elle nous resensibiliser à la nature ?

J.Z. : Par leur dévastation immédiate, les mégafeux pourraient avoir cet effet accélérateur d’opinion en faveur d’une action pour la sauvegarde de la vie sur la Terre. Mais la cécité l’emportait jusqu’à l’embrasement de l’Amazonie car on n’avait même pas vu apparaître ce phénomène émergent. Des études très sérieuses indiquent pourtant que plus de la moitié des communes françaises seront confrontées au risque de feu d’ici à 2050. Le problème nous concerne tous. Selon Walter Benjamin, la catastrophe n’est pas ce qui est là, mais que les choses continuent ainsi. Confrontés à une réalité aussi perturbante, si nous n’arrivons pas à trouver les moyens de construire les conditions d’existence futures en posant de nouvelles fondations, là serait la catastrophe.

C.G. : La catastrophe peut constituer par son horreur un trauma salutaire qui pousse à l’action, mais aussi fasciner. Je ne suis pas sûr que les images tournant en boucle du cheminement d’un ouragan produisent autre chose que de l’horreur. N’oublions pas que le cinéma met en scène la catastrophe depuis des décennies. Et les médias le font quotidiennement. Le crash d’avion fait la nouvelle et la catastrophe est devenue la norme de notre réel. Demeure par ailleurs dominante l’illusion qu’on trouvera des moyens techniques pour résoudre les problèmes. Il n’y a pas moins de partisans de l’énergie nucléaire au Japon qu’avant Fukushima. L’idée qu’une catastrophe puisse servir de leçon est factuellement fausse. On croit plutôt que, si la technique produit des accidents, il faut encore plus de technique pour les éviter.

Vous ne croyez pas à une prise de conscience ?

C.G. : Je ne dirai pas qu’il ne peut y en avoir, mais cela ne concernera qu’une minorité insuffisante pour renverser la logique des choses.

J.Z. : Il y a pourtant un ressort profond d’action créatrice dans l’humanité que je vois en œuvre dans des questions de démocratie locale, d’initiative d’autogouvernement, d’invention de modes de vie ou d’interfaces homme-nature. Un nombre immense d’initiatives qui peuvent être fascinantes et aller très vite, comme dans l’agriculture urbaine, où on arrive à 70 % d’indépendance alimentaire. Des choses fonctionnent déjà, et les jeunes qui marchent pour le climat constituent un phénomène international qui perturbe l’idéologie de l’expertise et de la maturité. Comment fédérer tout ça et le transformer en mouvement politique de manière à influer sur nos gouvernements qui soutiennent encore les multinationales les plus dévastatrices, voilà la question qui se pose. Mais l’opinion pourrait exercer rapidement une influence décisive. Et comme les gouvernements en sont le reflet, si l’opinion changeait majoritairement, nous aurions alors d’autres gouvernants.

C.G. : Ça serait un véritable miracle ! Une catastrophe au sens étymologique, un renversement. Seule une catastrophe peut changer le catastrophisme !

J.Z. : Cela passera surtout par une épreuve de la réalité très forte.

>> Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologiquede Joëlle Zask, Premier Parallèle, 208 p., 18 €.

>> La Haine de la naturede Christian Godin, Champ Vallon, 228 p., 19 €.

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