Biodiversité: Chronique d’un désastre annoncé : les insectes, l’extinction qui vient par Rachel Binhas (Marianne)

Presse Santé-environnement
Publié le 18 mai 2019
En vingt-cinq ans, la population d’insectes a baissé de 80 %. Un chiffre alarmant quand on connaît l’importance des pollinisateurs dans l’agriculture. Pendant que les politiques regardent ailleurs, la science, elle, mise sur… les drones !

Ah, le printemps, les promenades en forêt, les pique-niques dans les parcs, les fourmis qui se repaissent de quelques miettes et les papillons qui tout autour volettent. Le XXe siècle, c’était chouette… Désormais, à l’heure où l’on nous assure que le glyphosate serait « moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge », les entomologistes doivent se sentir bien seuls. Depuis près de vingt ans, ces spécialistes observent leur sujet d’étude, les insectes, disparaître dans un silence religieux. En vingt-cinq ans, leur quantité a diminué de près de 80 %. Chaîne alimentaire oblige, quand l’échelon inférieur est affecté, c’est la totalité de ce qui suit, dont nous-mêmes, qui est aussi touchée.

« En tant qu’écologue, j’ai du mal à comprendre qu’on ait pu absorber une telle perte sans que cela se manifeste déjà par une diminution de la production agricole », confie Vincent Bretagnolle, biologiste et directeur de recherche au CNRS. Avant d’ajouter : « Quand il y aura des répercussions sur la production alimentaire – ce qui ne saurait tarder -, nous serons contraints de réagir. » En effet, la baisse des pollinisateurs, en particulier les abeilles, affecte déjà la production de colza ou de tournesol. Sans ces insectes, les agriculteurs tablent sur une baisse de 30 % des rendements.

DISPARITION IMMINENTE

Et les prévisions font froid dans le dos. Si rien n’est fait, les insectes pourraient disparaître de la planète d’ici à cent ans. Vincent Bretagnolle observe les tableaux et graphiques : « Le déclin se matérialise par une droite régulière. En poursuivant ainsi, c’est très clair, la courbe amènera à l’extinction. »

Pour expliquer ce phénomène, il faut remonter à l’époque des Trente Glorieuses. Le passage à l’agriculture intensive, le remembrement des parcelles, l’artificialisation des sols… Autant d’éléments qui ont contribué à la destruction de l’écosystème dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À la même époque, les engrais chimiques, pesticides et herbicides étaient introduits dans le milieu agricole. Et lorsqu’ils sont combinés, certains de ces produits agissent même de manière synergique.

L’éclairage public n’aide en rien. a vie nocturne – des papillons aux chauves-souris – pâtit des points lumineux qui se multiplient dans le pays. Entomologiste et taxinomiste au Centre international de recherche agronomique pour le développement (Cirad), Henri-Pierre Aberlenc insiste sur les conséquences des pesticides, y compris sur les terres adjacentes aux zones agricoles traitées, qui se retrouvent contaminées par le vent et la pluie. Des taux d’azote supérieurs à la normale sont enregistrés dans des friches ou des forêts. « En Ardèche, les producteurs de vers à soie font très attention aux feuilles de mûrier qu’ils peuvent donner à leurs chenilles. Les mûriers situés près de champs traités aux pesticides sont également touchés par les substances, et ce, même à plusieurs centaines de mètres de distance. »

DES MAL-AIMÉS

Reste que l’opinion publique semble peu disposée à se mobiliser pour ces êtres invertébrés. Ils inspirent de l’indifférence, quand ce n’est pas du dégoût. Considérés comme repoussants, vecteurs de maladie, ce sont les mal-aimés du monde vivant. Henri-Pierre Aberlenc regrette le manque d’intérêt de notre société pour les insectes : « Ils ne font pas partie de notre paysage mental, hélas. Cette absence de connaissance est propre à notre culture. Au Japon, par exemple, l’entomologie est enseignée à l’école. Le respect de la nature fait partie de leur religion. »

Dans les Cévennes, Frédéric Jacquemart, président de la Frapna Ardèche (Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature), a assisté, impuissant, à la perte de ses abeilles : « J’ai été apiculteur amateur pendant des années, j’arrête ! J’avais quelques ruches, elles se sont vidées en une saison. » Même constat chez son voisin, apiculteur professionnel, qui a perdu l’année dernière la moitié de ses ruches. Un cas parmi tant d’autres. Les pesticides, amenés par le vent et la pluie, ont eu raison de ses habitantes.

Autres ennemis des insectes, les plantes et graines importées de l’étranger et notamment d’Asie. Des parasites comme le Varroa destructor menacent les colonies d’abeilles. « Dans leur environnement, ces parasites ne posent pas problème. Chez nous, les conséquences peuvent être graves dans la mesure où il n’y a pas eu de coévolution avec notre écosystème », explique Frédéric Jacquemart.

DU MIEL CHINOIS

En vingt ans, la production nationale de miel s’est effondrée, passant de 32 000 tonnes en 1995 à 10 000 tonnes en 2015. Conséquence : les trois quarts du miel que nous consommons aujourd’hui provient de l’étranger, avec en tête la Chine et les pays de l’Europe de l’Est. En cinq ans, la production chinoise a été multipliée par trois alors que le nombre de ruches dans le pays, lui, n’a augmenté que de 13 %. Comment un tel différentiel est-il possible ?

L’explication se trouve notamment dans la composition du produit commercialisé : le miel est coupé avec du sirop, du maïs, du sucre, de la mélasse et même du riz. Une méthode de fabrication bien éloignée de celle des apiculteurs du Jura ou du Cantal… Pour tenter de s’en sortir, ils sont d’ailleurs nombreux à augmenter le nombre de leurs ruches. Certains pratiquent la transhumance et déplacent leurs abeilles d’une région à une autre, au fil des floraisons, afin qu’elles puissent récolter davantage de nectar et de pollen.

LA SCIENCE À LA RESCOUSSE

S’adapter à la nouvelle donne, très bien. Mais jusqu’à quand pourra-t-on le faire ? « Un monde sans insectes n’est pas une seconde envisageable. Il nous faudra réagir, soit de manière contrainte, soit de manière intelligente. On ne fait pas revenir les espèces disparues. », précise Vincent Bretagnolle. Mais pour « réagir », encore faut-il que les responsables politiques prennent la pleine mesure du désastre qui vient.

Et à en écouter certains, comme le sénateur Les Républicains Bruno Sido lors de l’examen d’une note sur la biodiversité, on peut craindre le pire : « Finalement, chaque fois qu’une espèce disparaît, ce sont des données génétiques qui disparaissent. […] Demain, ou dans un siècle, aura-t-on toujours besoin de la réserve génétique que constitue l’ensemble des animaux vivants, alors qu’on saura travailler sur les gènes pour les modifier comme on veut ? Bien sûr, je suis trop futuriste. Mais je pense qu’il faut rester optimiste, et prudent. » En d’autres termes, continuons à vivre et à consommer comme nous le faisons, science et technologie viendront remplacer ce que nous détruisons. Et ce ne sont pas les multinationales qui diront le contraire.

DES ROBOTS-BUTINEURS

De l’autre côté de l’Atlantique, Walmart, premier groupe mondial de grande distribution, a mis au point des abeilles robotisées autonomes, véritables drones de pollinisation. Les ingénieurs de Google développent également leur propre minirobots pollinisateurs. Un projet insensé pour les entomologistes. D’une part, le prix de ce changement s’annonce faramineux puisqu’il faudrait remplacer près de 1 milliard d’abeilles dans le monde. D’autre part, elles ont des capacités extrêmement sophistiquées par rapport aux autres insectes, inimitables aujourd’hui par un drone.

Pour Henri-Pierre Aberlenc , « avec le vivant, nous avons affaire à des phénomènes extrêmement complexes qui ont mis des millions d’années à s’ajuster. Un degré de complexité qui dépasse nos connaissances et nos compétences ». Un laboratoire de Harvard n’en a cure et tente de mettre au point ses propres abeilles-robots, équipées d’une petite batterie.

Elles pourraient être opérationnelles d’ici à une dizaine d’années. D’autres préfèrent opter pour un fonctionnement à l’énergie solaire… Un futur digne de « Black Mirror », la terrifiante série télé britannique d’anticipation. Un avenir qui ne convainc en tout cas pas notre entomologiste : « Le fantasme du démiurge ne mène qu’à des catastrophes ou des désillusions. »

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