Cinéma: « Au nom de la terre »: le sacrifice des paysans

Presse Santé-environnement
Publié le 25 septembre 2019

Edouard Bergeon et Antoine Russbach, les réalisateurs d’ « Au nom de la terre » partagent un même désir de pratiquer un cinéma ancré dans les réalités de notre époque.(Marianne:par Olivier de Bruyn, le 21/09/2019)

Edouard Bergeon, hélas, n’a pas eu besoin de réfléchir de longues années pour trouver la matière scénaristique de son premier film. Dans Au nom de la terre, le débutant en fiction, déjà auteur pour la télévision de documentaires remarqués sur l’agriculture, s’inspire de l’histoire tragique de son propre père : Christian Bergeon (rebaptisé Pierre Jarjeau dans le film), un paysan qui, face aux difficultés de toutes sortes rencontrées dans l’exercice de son métier, a fini par sombrer dans la dépression et se suicider. « Je filme une réalité que je connais intimement, raconte Edouard Bergeon. Mes parents étaient tous deux agriculteurs, comme l’étaient avant eux leurs parents. A l’origine, je ne pensais pas tourner une fiction autour de cette histoire si personnelle, mais ma rencontre avec le producteur Christophe Rossignon, lui-même fils d’agriculteur, a été déterminante. Il m’a convaincu de tourner ce film et il a convaincu les financiers de nous suivre. Pas évident avec une histoire aussi sombre.»

Une histoire sombre, certes, mais surtout une histoire bouleversante qui, avec un réalisme de chaque instant, ausculte le sort réservé aux petits agriculteurs depuis plusieurs décennies.

Quand il rachète l’exploitation de ses parents à la fin des années 70, Pierre Jarjeau entreprend de la moderniser, sous l’œil suspicieux de son père, qui ne croit guère aux chimères de l’époque et aux promesses de miracle économique. Les premières années, pourtant, sont prometteuses et, enivré par sa réussite, Pierre, qui ne jure que par la valeur travail, se prend à rêver plus grand. Encouragé par les banques, il s’endette, agrandit sa ferme, diversifie ses activités, communie sur l’autel de la modernité.

Bientôt, les crises successives qui affligent l’agriculture et les logiques du système libéral s’en mêlent. La vie de Pierre en sera bouleversée. Et en conséquence celle de son épouse et de ses enfants. Jusqu’au pire. « Je ne suis pas partisan des films dossiers, qui assènent de haut leur vérité en considérant les spectateurs comme des élèves, souligne Edouard Bergeon. Mon plus grand défi l’histoire personnelle de mes personnages et la description précise des réalités endurées par le monde agricole depuis quarante ans. »

Mondialisation aveugle, politiques européennes destructrices, priorité à l’élevage intensif et au « système de l’intégration » qui contraignent les agriculteurs indépendants à produire à perte : les épreuves subies par Pierre Jarjeau ne relèvent aucunement de la fiction. « Le système de l’intégration, qui favorise les contrats signés avec les grandes firmes agricoles, a eu des conséquences terribles sur la vie de mon père comme sur celle de milliers de paysans, poursuit Edouard Bergeon. Les firmes décident de tout. Elles obligent à acheter des équipements pharaoniques, amènent les animaux tout jeunes dans les fermes, fournissent la nourriture industrielle et viennent ensuite récupérer les bêtes pour l’abattoir à des prix de vente qu’elles ont elles-mêmes fixés. L’agriculteur n’a rien à dire. Je n’ai pas peur des mots : c’est un système mafieux qui entraîne les petits paysans au surendettement. Les banques, qui refusent auxagriculteurs des avances pour gérer leur trésorerie, les incitent en revanche à investir dans ces projets démentiels parce que la chambre d’agriculture et les coopératives sont derrière. Dans cette logique, la marge d’ajustement, c’est l’homme. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon la MSA [la Mutualité sociale agricole, qui gère la Sécurité sociale des agriculteurs], un exploitant agricole se suicide tous les deux jours. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter. »

Avec pudeur et rage contenue, le cinéaste met en scène le chemin de croix de son personnage, qui fut celui de son père dans la vraie vie. Au gré des épreuves, des dettes qui s’accumulent, des faillites et des redressements judiciaires, Pierre Jarjeau (incarné avec force par Guillaume Canet), cet amoureux de la terre, sombre dans la dépression et devient son premier ennemi.

Le cinéaste accompagne jusqu’au bout cette descente aux enfers, car, dans un tel film, le happy end ne serait pas seulement un artifice douteux, mais carrément une faute morale. « Quand, dans les avant-premières, j’observe les réactions des spectateurs, que ces derniers soient agriculteurs ou non, je m’aperçois qu’ Au nom de la terre agit comme un coup de poing dans la tronche, explique Edouard Bergeon. J’ai souhaité tourner un film populaire qui, au sens large, soit aussi un film politique invitant à une prise de conscience. »

Deux ans après le remarquable Petit paysan, d’Hubert Charuel, également inspiré de l’histoire familiale, et après plusieurs autres fictions plus anecdotiques sur les souffrances du monde rural ( Normandie nue, de Philippe Le Gu ay, Roxane, de Mélanie Aufret), Au nom de la terre, avec une puissance rare, s’inscrit dans une mouvance du cinéma français qui, loin de Paris et de l’intimisme en chambre, observe le pays réel et ses souffrances.

Au nom de la terre, d’Edouard Bergeon, avec Guillaume Canet, Verrle Baetens, Rufus.

Sortie le 25 septembre.

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