Publié le 15 mai 2026
Environ 900 arbres seront abattus dans les Vosges pour sécuriser le passage du Tour de France cet été. Des travaux réalisés en pleine période de nidification dans une zone protégée. « La période est vraiment mal choisie », déplorent des naturalistes.
Sewen (Haut-Rhin), reportage
« Ils étaient déjà en bourgeons, mais ils ont finalement dû passer l’arme à gauche. » Dans les grands tas de branchages laissés au bord de la route départementale 466, le vert tendre des jeunes pousses tranche avec le bois sombre et sec. Dépités, Albert Gasser et Nadine Forestier marquent une pause devant cette nature morte avant de reprendre leur visite de chantier. Le long de cette section de 4,5 km sillonnant la forêt vosgienne en direction du Ballon d’Alsace, des travaux sont en cours.
Ils prévoient l’abattage de 872 arbres entre le 15 avril et le 15 mai pour sécuriser la circulation sur cette route de montagne, notamment en vue du Tour de France qui doit y passer cet été. Un calendrier qui a fait bondir plusieurs associations de protection de la nature.
« Une claque »
« La période est vraiment mal choisie », détaillent les deux naturalistes, membres d’Alsace Nature. « Cela tombe en pleine période de reproduction des oiseaux et des reptiles. Tous ceux qui travaillent avec la nature savent ça », s’agace Albert Gasser, qui craint que de nombreux nids n’aient été détruits.
Composée en grande majorité de hêtres et de sapins, cette forêt typique du massif vosgien a été doublement reconnue comme une zone d’intérêt européen dans le cadre du programme Natura 2000. Elle appartient à la zone spéciale de conservation des Hautes-Vosges et accueille plusieurs espèces d’oiseaux protégés comme la chouette de Tengmalm, la chevêchette d’Europe, le faucon pèlerin ou encore le pic noir. Les troncs creux accueillent également des colonies de grands murins, l’une des plus grandes chauves-souris d’Europe.
« Lorsque de tels travaux sont menés au printemps, on ne peut pas dire que l’impact sur la biodiversité est nul. Tout ce qui est lié aux arbres prend une claque », poursuit Albert Gasser. Dérangés en pleine nidification, les oiseaux ne peuvent pas nécessairement s’installer plus loin. « Il y a des phénomènes de niches écologiques : si les territoires environnants sont déjà occupés par d’autres individus, ils ne peuvent pas s’y implanter », complète Nadine Forestier.
Comme d’autres associations telles la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) et le Groupe d’étude et de protection des mammifères d’Alsace (Gepma), Alsace Nature ne comprend pas qu’un tel chantier ait pu avoir lieu au printemps. « En Alsace, un arrêté préfectoral interdit de couper les haies du 15 mars au 31 juillet. Mais couper 900 arbres, visiblement, on peut. »
Un chantier accéléré par le Tour de France
L’incompréhension est d’autant plus grande que le dossier est ancien. « Depuis 2018, l’ONF [Office national des forêts] et le Département nous demandaient régulièrement de revoir la sécurisation de cette route », détaille Hubert Fluhr, maire de Sewen. C’est en effet à cette petite commune de 500 habitants située au fond de la vallée qu’appartient la forêt bordant la RD 466. « J’ai demandé un devis à une entreprise : il s’élevait à 130 000 euros. Une somme impossible à supporter pour une commune comme la nôtre. »
En 2023, la commune, l’ONF et la sous-préfecture ont fini par se mettre autour d’une même table pour discuter de la situation. Un premier marquage sur les troncs prévoyait la coupe de 1 500 m³ de bois. « Il fallait juste trouver le financement », poursuit Hubert Fluhr, alors deuxième adjoint de la commune. Une subvention exceptionnelle lui a été accordée par la préfecture, mais le reste à charge s’élevait encore à 60 000 euros pour Sewen. « En fin de compte, j’ai laissé tomber », reconnaît l’édile.
Fin 2025, le Tour de France a annoncé un nouveau passage par le Ballon d’Alsace à l’été 2026. La préfecture du Haut-Rhin a organisé une réunion avec les maires de toutes les communes traversées par l’événement. « J’ai à nouveau évoqué les travaux et le préfet en a pris acte, détaille Hubert Fluhr. Mi-février, j’ai reçu un courrier de la collectivité européenne d’Alsace me disant qu’il faudrait faire les travaux. Comme je ne voyais rien venir du côté de la préfecture, j’ai pris le taureau par les cornes. »
L’édile s’est mis d’accord avec une entreprise pour qu’elle coupe gracieusement les 1 500 m3 déjà martelés et se paie sur le bois récolté. Mais l’ONF lui a rappelé la nécessité de passer par un appel d’offres [1]. Un nouveau martelage a été réalisé sur les arbres, doublant le volume à couper. Une vente de bois sur pied a été organisée. Il faut attendre que les candidats se présentent. Le chantier débute finalement au 15 avril.
Des recommandations écologiques ignorées
« Le même jour, j’ai reçu des demandes de la chambre d’agriculture et de la préfecture pour entamer les travaux. Et une copie d’un courrier d’Alsace Nature regrettant qu’ils aient lieu à cette période. On s’est retrouvé entre le marteau et l’enclume, regrette Hubert Fluhr. On savait que ça allait finir comme ça. » L’édile précise : « L’entreprise avec laquelle je m’étais mise d’accord pouvait commencer au 15 mars. Je regrette moi aussi que les travaux aient eu lieu en pleine période de nidification. »
Pour rendre la vente de bois intéressante, Sewen n’a pris qu’un tout petit pourcentage sur l’opération. Au regard du prix du pin aujourd’hui, le maire juge que l’on a « sacrifié une partie du patrimoine de la commune. On a perdu beaucoup d’argent, mais on n’a rien payé ».
Du côté de la préfecture, on rappelle que ces travaux « étaient déjà inscrits dans l’aménagement forestier de la commune de Sewen dès 2024, approuvé par arrêté préfectoral du 5 décembre 2025, soit avant l’annonce du parcours du Tour de France ». Mais l’on reconnaît que « la perspective d’un public plus nombreux sur ces voies de circulation a conduit la commune et l’ONF à anticiper l’exécution d’interventions déjà programmées afin que les conditions de sécurité soient pleinement réunies » avant le Tour de France.
Au regard de la zone concernée, le plan d’aménagement forestier de Sewen a dû suivre toute une série de validations au titre des directives Natura 2000, pour vérifier qu’il n’aura pas d’impact sur le site. « La procédure a bien été respectée, rappelle Karine Jung, responsable du pôle biodiversité du Parc naturel régional des Ballons des Vosges. La forêt concernée par le chantier appartient également à un site classé en raison de la valeur de ses paysages. À ce titre, le plan d’aménagement forestier a également fait l’objet d’une validation par l’État. »
Mais aucun de ces cadres contractuel ou règlementaire n’aura empêché que l’on coupe quelque 900 arbres.
En 2023, l’ancien maire de Sewen avait fait appel au parc pour avoir des conseils sur la manière de mener les travaux. « En lien avec l’inspectrice des sites classés de la Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement], on avait recommandé que les travaux se fassent préférentiellement à l’automne et ne coupent que le strict nécessaire, en laissant un peu de bois mort sur place », rappelle Karine Jung. La préfecture affirme que ces deux dernières consignes ont été respectées. C’est pourtant sur la première qu’insistent tous ceux qui s’intéressent à la préservation de la nature.
Enfin, si la préfecture rappelle qu’« aucune tige [arbre] n’a été désignée dans le seul but de dégager une recette commerciale », un certain nombre d’arbres parfaitement sains ont tout de même été coupés « pour la conduite sécurisée » du chantier, dans cette zone particulièrement pentue. Certains parfois centenaires. De quoi faire mal au cœur des naturalistes. « Ce que l’on souhaite, dit Albert Gasser, c’est que cela ne se reproduise pas. »






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