Publié le 11 septembre 2026
À Saint-Jory, dans le nord de Toulouse, la colère de Camille est intacte. Le 1er septembre, un arrêté interpréfectoral a pris de court les opposants à la ligne à grande vitesse (LGV) Toulouse-Bordeaux en autorisant, un mois plus tôt que prévu, les travaux d’abattage des arbres.
Quelques heures plus tard, le 2 septembre à 7 heures du matin, les tronçonneuses étaient déjà là et s’appliquaient à couper tous les arbres dans cette zone d’un peu plus de 1 hectare, surnommée le « triangle boisé ». Un vaste dispositif policier, composé notamment d’une équipe du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PPSIG), de gendarmes et d’un hélicoptère, encadrait cette opération.
Sur place, les troncs jonchent toujours le sol et la végétation est sens dessus dessous. « C’était un endroit très symbolique pour nous, raconte Camille, opposante à la LGV alors que des oiseaux chantent toujours au loin. On connaissait tout ici : les arbres, la faune, cela fait mal au cœur. » Au sol, un nid, sûrement tombé après les travaux de coupe, appuie ces souvenirs.
Depuis deux ans, cette zone était le camp de base de ces militants écologistes, qui y livraient une lutte acharnée pour empêcher l’abattage de cette forêt et l’avancée des travaux. Expulsée à de nombreuses reprises, la zad de La Guinguette vaillante a surtout permis de « visibiliser la lutte », selon Camille.
« On savait que ça arriverait un jour ou l’autre et que le rapport de force ne jouait pas en notre faveur, souffle-t-elle. Mais on ne pensait pas que cela se terminerait comme ça, qu’on serait pris de court et qu’ils s’empresseraient de couper les arbres au 2 septembre, surtout après l’été caniculaire et les feux qu’on a dû subir tout l’été. »
Pour eux, « c’est une évidence : ils avaient peur qu’on se réinstalle dans les arbres et qu’on retarde à nouveau le chantier. Du coup, ils ont choisi de nous couper l’herbe sous le pied, sans mauvais jeu de mots », dit-elle, alors que trois peupliers, qui abritaient autrefois les cabanes de militants, jonchent aujourd’hui le sol devant elle.
Dans leur arrêté, les préfets justifient le démarrage précoce des travaux par le fait que, selon eux, le délai initialement prévu de deux mois à partir du 1er octobre serait finalement trop court pour réaliser l’ensemble des abattages. Ces derniers interviennent notamment pour permettre les fouilles archéologiques sur ces parcelles, étape indispensable avant de débuter le chantier. Contactée par Reporterre, la préfecture de Haute-Garonne n’a pas répondu à nos questions.
« On nous prive de notre droit »
D’autant que ces travaux ne se seraient pas déroulés dans les règles, selon Jean Olivier, coprésident des Amis de la Terre Midi-Pyrénées. « Une signalisation pour annoncer l’opération est normalement obligatoire quinze jours avant », précise-t-il. Des pancartes absentes, comme le confirme Camille, qui était présente sur place depuis plusieurs jours.
Ces travaux d’abattage des arbres et de débroussaillage, initialement prévus à partir du 1er octobre, ont également pris de court la stratégie juridique des opposants. « Nous avons déposé un référé-suspension le 22 août, en demandant aux juges de reporter les abattages du 1er octobre, en attendant le jugement sur le fond du dossier [dont la date reste encore inconnue] », explique Jean Olivier.
Alors que cette procédure juridique était en cours, les préfets de Gironde, de Haute-Garonne, du Lot-et-Garonne et du Tarn-et-Garonne ont devancé une éventuelle décision de justice en leur défaveur et autorisé les coupes dès le 1er septembre. « On nous prive de notre droit au recours effectif, dénonce Jean Olivier. Les préfectures ont clairement court-circuité le processus juridique, et c’est très grave. »
Les opposants ont tout de même tenté de suspendre l’arrêté en déposant un référé-liberté dans l’urgence. En vain, puisque le 9 septembre, une ordonnance de rejet leur est parvenue.
« Les gens commencent vraiment à s’inquiéter »
Si la parcelle de Saint-Jory, où se concentraient la lutte anti-LGV et l’attention médiatique, a été ciblée et déboisée, plusieurs zones sont concernées par ces abattages précoces, qui devraient intervenir à partir du 15 septembre, notamment à Feugarolles et Sainte-Colombe-en-Bruilhois, dans le Lot-et-Garonne.
« Les gens qui habitent le long du futur tracé de la LGV commencent vraiment à s’inquiéter, dit Camille. Certains pensaient que la LGV n’allait pas se faire et ils avaient espoir que le projet soit abandonné. En voyant ce qui se passe ici, on comprend que cela est bien réel. »
Le « même passage en force que sur l’A69 »
Les travaux, qui ont obtenu le feu vert des préfectures le 5 février avec la délivrance de l’autorisation environnementale, doivent entraîner l’artificialisation d’environ 4 800 hectares de terres agricoles entre Toulouse, Bordeaux et Dax. Ce chantier, qui constitue l’un des plus grands projets européens d’infrastructures de la décennie, continue pourtant de susciter des interrogations sur sa viabilité.
Appelé à se prononcer à plusieurs reprises sur ce projet, le Conseil d’orientation des infrastructures (COI) a notamment souligné qu’il fallait prioriser les investissements sur le réseau ferroviaire existant, et recommandé d’actualiser les coûts des travaux, qui pourraient atteindre plus de 14 milliards d’euros.
« On assiste au même passage en force que sur l’A69 [entre Toulouse et Castres]. Le projet n’est pas viable, mais on y va quand même, souligne Jean Olivier. Mais on a des arguments qui sont encore plus solides, notamment d’un point de vue du Code de l’environnement ou des vices de procédure concernant la consultation du public. »











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