Omerta, « culture de l’impunité » et pollution massive : Nestlé Waters en procès pour ses décharges sauvages

Agriculture/Environnement Déchets
Publié le 23 mars 2026
Article paru sur REPORTERRE

Le 23 mars s’ouvre le grand procès de Nestlé Waters, accusée d’avoir laissé à l’abandon des milliers de tonnes de déchets plastiques près de Vittel. Reporterre a eu accès au dossier et retrace cette longue enquête, marquée par l’omerta et l’impunité.

C’est une cueillette aux champignons qui s’est terminée dans un cimetière de plastiques. Cet automne 2008 [1], Christiane Mathis-Vuattoux, professeure aujourd’hui retraitée, et un ami de sa fille traversaient un terrain appartenant à l’entreprise Nestlé Waters sur la commune de They-sous-Montfort, dans la campagne vosgienne près de Vittel, connue pour son eau minérale. Soudain, alors qu’il marchait sur un monticule, le jeune homme s’est enfoncé dans une fosse remplie de plastiques qui se sont mis à crisser. « Des gros arbres avaient commencé à pousser dedans ! » témoigne Christine Mathis-Vuattoux auprès de Reporterre. Indignée, elle a alors écrit un courrier à Agrivair, la filiale de Nestlé, créée en 1992 pour protéger la ressource hydrominérale vosgienne de la pollution. « Du vernis écologique ! Je leur ai dit : “Vous êtes gonflés, vous avez des déchetteries partout !” » se souvient-elle.

Quelques années plus tard, en 2014, Agrivair a voulu faire place nette et a mandaté une entreprise de BTP« On a rempli quelques bennes fournies par Nestlé, mais il y en avait tellement… Alors on a recouvert de végétal ce qu’il restait », témoigne anonymement un membre de l’entreprise auprès de Reporterre, par crainte de répercussions sur son activité. Sur ce site de They-sous-Montfort, il y a 27 piscines olympiques de déchets : 100 100 m3 d’ordures, dont 42 400 m3 de plastique, selon l’enquête judiciaire.

27 piscines olympiques de déchets à They-sous-Montfort

Des années de mobilisation citoyenne ont pu mettre en lumière la réalité et l’ampleur des décharges sauvages de Nestlé, dans un territoire où la multinationale fait la pluie et le beau temps. Un procès devrait enfin s’ouvrir à partir du lundi 23 mars pour toute la semaine, au tribunal judiciaire de Nancy (Meurthe-et-Moselle), après une enquête de trois ans, un dossier d’instruction de plus de 2 000 pages et deux renvois, en mai et novembre dernier. La multinationale est notamment poursuivie pour stockage et maintien illégal de déchets.

À They-sous-Montfort, il y a 27 piscines olympiques de déchets, dont 42 400 m3 de plastique. © Amanda Jacquel / Reporterre

Médiatisation laborieuse et « vraie omerta »

Christiane Mathis-Vuattoux n’est pas seule à avoir lancé l’alerte. À une vingtaine de kilomètres, Didier Thouvenin, agriculteur, s’est également heurté à Nestlé en voulant s’installer à son compte. La multinationale possède plus de 3 000 hectares des terres de l’impluvium Vittel-Contrexéville, ce bassin versant approvisionnant les sources exploitées par les eaux minérales du territoire. Il se souvient avoir toujours vu des camions benner des déchets sur un autre site, à Saint-Ouen-lès-Parey. Aujourd’hui, les déchets représentent l’équivalent d’un immeuble de six étages en plastique et verre.

© Louise Allain / Reporterre

Cette pollution n’était « un secret pour personne », témoigne l’agriculteur auprès de Reporterre. Membre du comité technique de la Safer, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, Didier Thouvenin a alerté sur les décharges dès 2012 : « Tout le monde a fermé les yeux en sachant que Nestlé balançait ça comme un gros porc. Impossible qu’aucun contrôleur n’ait jamais rien vu. » Révolté, il s’est rendu sur ce terrain avec des journalistes de France 5 et a creusé dans une fosse de plastiques. Il a réitéré l’opération pour un reportage d’Arte en 2021. Résultat ? Il a été poursuivi en justice par Nestlé pour effraction en réunion avec dégradation. La procédure est toujours en cours.

« Impossible qu’aucun contrôleur n’ait jamais rien vu »

Dans le pays thermal où la première bouteille en plastique a été inventée à la fin des années 1960, l’entreprise règne en maître. Nestlé s’est implantée en France en 1992, en achetant la Société générale des eaux minérales de Vittel (SGEMV). Depuis, c’est tout ce territoire de l’ouest vosgien qui est « colonisé » par la multinationale, selon Bernard Schmitt.

Ce médecin à la retraite lutte contre l’entreprise suisse au travers du collectif Eau 88, fondé avec son épouse, Renée-Lise, en 2015. Ils ont constaté « une vraie omerta » lorsqu’ils se sont mis à chercher les décharges dont ils entendaient parler à bas bruit. Au point qu’une amie d’enfance de Renée-Lise s’était mise en colère : « Il ne faut pas remuer ce passé, mais tout recouvrir d’une pellicule et on n’en parle plus. »

Christiane Mathis-Vuattoux est la première à lancer l’alerte sur cette décharge. Sur les bouteilles, le logo de la ville de Vittel est clairement visible. © Amanda Jacquel / Reporterre

En 2021, ils ont découvert à They-sous-Montfort une décharge de BTP avec des restes de plastique. Les médias se sont emparés de cette information et une commission d’enquête parlementaire sur la mainmise des intérêts privés sur la ressource en eau a été lancée par la députée Mathilde Panot (La France insoumise). Les pièces du puzzle se sont alors assemblées.

Didier Thouvenin a adhéré au collectif Eau 88. Bernard Schmitt a appris l’existence d’une « décharge où il y a un forage de la marque Hépar », qui est selon lui « contaminé par le plastique de la décharge au-dessus ». Ce que l’entreprise Nestlé nie auprès de Reporterre, expliquant qu’il n’y a pas de lien « entre les systèmes de microfiltration utilisés sur certains sites d’embouteillage et les anciens sites de déchets évoqués ».

« Nous ne sommes pas des spécialistes de l’environnement, nous sommes avant tout des industriels »

Au pied du mur, le PDG de Nestlé a admis l’existence de neuf décharges et a mandaté le cabinet Seureca pour faire ses propres analyses sur les sites de Contrexéville, They-sous-Montfort et Saint-Ouen-Lès-Parey. Mais, selon Nestlé, ces décharges dateraient d’avant son arrivée en 1992, quand la législation sur les déchets était quasi inexistante. « Nous ne sommes pas des spécialistes de l’environnement, nous sommes avant tout des industriels », dira Luc Desbrun, directeur de Nestlé Waters Supply Est, lors d’une audition menée en 2024 par l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp), chargé de l’enquête. Aujourd’hui, Nestlé assure à Reporterre que, sur les 9 décharges, « 7 sites ont été nettoyés » et « rendus à leur état naturel ».

À They-sous-Montfort, cette parcelle de terre est ensevelie par du plastique. © Amanda Jacquel / Reporterre

À la suite de cette médiatisation, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) a envoyé en 2021 un inspecteur de l’environnement. Sur les 9 sites appartenant à Nestlé Waters, celui-ci a distingué 4 sites de dépôts majeurs : Saint-Ouen-lès-Parey, They-sous-Montfort, Contrexéville et Crainvilliers. Soit 470 000 m3 de déchets, dont du plastique, du verre et des déchets de démolition. Contactée à deux reprises, la Dreal n’a pas répondu aux questions de Reporterre.

Dans son procès, Nestlé fait ainsi face aux chefs d’accusation de « gestion irrégulière de déchets », d’« abandon ou de dépôt illégal provoquant une dégradation substantielle de l’environnement », d’« exploitation d’installations classées non autorisées, ayant porté une atteinte grave à la santé ou à la sécurité des personnes ou dégradé substantiellement l’environnement ». Il lui est aussi reproché des « jets, déversements ou écoulements de substance nuisible dans les eaux souterraines ou superficielles, ayant des effets nuisibles sur la santé, la flore ou la faune ».

Bernard Schmitt regarde une application qui recense les forages à proximité de cette décharge. Pour lui, la décharge contamine les forages dans lesquels puise Nestlé. © Amanda Jacquel / Reporterre

Une culture de l’impunité

C’est d’abord le maire de Saint-Ouen-lès-Parey qui a dénoncé la décharge illégale qui se trouve sur sa commune, par courrier au parquet d’Épinal. Il est le seul maire qui « ne bénéficie pas de taxe, de subvention ou autres avantages de la part de Nestlé Waters », notera l’enquête de l’Oclaesp. Puis, en 2022, le parquet environnemental de Nancy s’est autosaisi. L’enquête, menée durant trois ans, a abouti à un lourd dossier d’instruction de plus de 2 000 pages.

Selon ce document, que Reporterre a consulté, les gendarmes ont découvert des éléments troublants dans les rapports menés par la Dreal sur les sites de Nestlé. Un des inspecteurs qui a examiné les sites en 2021 y note la présence de déchets « potentiellement inertes » — il s’agit pourtant de plastique et du PVC, dont l’état évolue dans le temps. « Comment un déchet peut-il être “potentiellement inerte” ? » lui demandent les gendarmes. L’inspecteur, pourtant missionné pour un contrôle, répond qu’il « ne p[ouvait] pas connaître ce qu’il y a en dessous ». Pourtant, cette information est capitale pour déterminer quelles mesures prendre, notamment celles plus coercitives.

Questionné sur l’absence de mesures plus contraignantes envers Nestlé, l’inspecteur botte en touche. Il assure qu’il n’a pas été nécessaire de mettre en demeure l’entreprise, puisque celle-ci se montrait « volontaire ». Pourtant, bien que la directrice générale de Nestlé ait eu connaissance de ces décharges depuis 2015, il a fallu attendre 2021 pour que Nestlé lance des demandes de régularisation.

« Je me suis cru au Texas »

« Lorsque j’ai découvert les interactions entre les politiques locales et financières des terrains tout autour de Vittel, je me suis cru au Texas, raconte Me François Zind, avocat des parties civiles. On est quand même dans une culture de l’impunité. Le procès va aussi souligner des défaillances de l’État. »

Bernard Schmitt a par exemple été contraint de se rendre à 30 km de Vittel pour être auditionné : « Les gendarmes de l’Oclaesp m’ont expliqué que sinon, cinq minutes après, Nestlé l’aurait su… Ça montre bien toute la porosité du tissu, c’est vraiment un territoire étouffant. »

Lire aussi : À Vittel, Nestlé contrôle l’eau, la politique et les esprits

L’ancien médecin a également dû être protégé par la gendarmerie après ses révélations dans la presse, en avril 2024, sur l’existence de la décharge dite du « volcan », à Contrexéville. Une tentative d’incendie contre sa maison aurait été organisée dans une boucle WhatsApp, d’après des amis, qui l’avaient averti. « En arrivant à Vittel, j’ai compris qu’une multinationale emportait le territoire, l’administration, les polices, les élus, les enfants des écoles via de la propagande », résume-t-il.

Plusieurs «  purges  », ces gros blocs de plastique, sont visibles sur la décharge de They-sous-Montfort. © Amanda Jacquel / Reporterre

Nestlé botte en touche

Face à Goliath, les parties civiles se sont constituées : France Nature Environnement, Oiseaux Nature, l’Association de sauvegarde des vallées et de prévention des pollutions et l’UFC-Que choisir 88 ont déposé plainte contre X, en 2023, pour dépôts illégaux de déchets. Le maire de Saint-Ouen-lès-Parey, où se trouve l’une des plus grandes décharges, s’est aussi porté partie civile, craignant que l’un des captages d’eau communale ne soit pollué.

Les enquêteurs de l’Oclaesp ont mandaté des cabinets d’analyse indépendants, EODD et Wessling. Autour de la décharge de They-sous-Montfort, ce dernier laboratoire a relevé des taux de microplastiques 6 986 fois plus élevés que la normale pour le forage Reine Lorraine, et 1 716 fois plus élevés pour le forage HP Bois. Selon EODD, la responsabilité de la décharge est avérée par la présence, en amont des sites, de 47 000 particules de plastique dans les eaux superficielles et souterraines par litre, et 16 000 en aval.

Les concentrations de microplastiques aussi importantes dans les eaux ne peuvent «  qu’avoir des effets nuisibles  », selon l’OFB© Amanda Jacquel / Reporterre

Selon l’Office français de la biodiversité (OFB), les conséquences sont claires : des concentrations de microplastiques aussi importantes dans les eaux ne peuvent « qu’avoir des effets nuisibles » sur l’eau, la faune, la flore et la santé humaine. Après une perquisition des laboratoires Vittel et Contrexéville en mai 2023, les enquêteurs ont noté que Nestlé Waters n’avait pas fait d’analyse de routine pour les microplastiques. Sur place, ils ont aussi découvert une feuille de calcul démontrant la présence de microplastiques dans les eaux de quatre forages en juin 2019 et en décembre 2020.

Confronté à ces résultats par les enquêteurs, Nestlé a remis en cause l’expertise du laboratoire en se demandant s’il « est accrédité pour l’analyse des microplastiques ». Lors de son audition, le directeur a même affirmé que « les échantillons prélevés ont été contaminés lors du conditionnement ». À Reporterre, la communication de Nestlé assure « [qu’]on ne peut pas conclure à une pollution avérée sur la base d’un prélèvement ponctuel isolé ». Pourtant, dans un rapport de 2024, Seureca — mandaté par Nestlé — écrivait que si les analyses « ne permettent pas de conclure à une pollution avérée du massif de déchets sur les paramètres mesurés, ce dernier a tout de même un impact sur le milieu ». Pour l’heure, Nestlé ne reconnaît aucune des infractions qui lui sont reprochées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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