Lait, pizzas, médicaments… ces industriels qui nous empoisonnent Par Périco Légasse (Publié le 11/01/2018 sur Marianne)

Santé-Ecologie
Publié le 13 janvier 2018
Lait, pizzas, pâtes à tartiner, cosmétiques, produits d’entretien, médicaments… Les industriels n’hésitent pas à nous fourguer des produits dangereux. A présent, il appartient aux politiques d’agir.

L’affaire est entre les mains de la justice. Une dizaine de familles, dont les bébés ont été contaminés après avoir consommé du lait en poudre Lactalis, ont déposé plainte contre le groupe présidé par Emmanuel Besnier. A la date du 20 décembre, l’autorité de surveillance Santé publique France a en effet recensé 35 cas de salmonellose chez des nourrissons, dont il a été formellement établi que 31 d’entre eux avaient bu du lait provenant de l’usine Lactalis de Craon. Depuis, une enquête judiciaire a été ouverte par le parquet de Paris pour « mise en danger de la vie d’autrui », « tromperie aggravée par le danger pour la santé humaine » et « inexécution d’une procédure de retrait ou de rappel d’un produit ». Car même s’il n’y a pas de cas de mortalité, la salmonellose peut être fatale sur des organismes fragiles. En mars 2017, suite à une intoxication collective portant sur 19 cas, deux personnes sont mortes au Danemark après avoir consommé un plat de viande congelé de la marque Normeat. Et selon le Statens Serum Institut de Copenhague, qui a procédé aux analyses sur les malades, les victimes ont été infectées par une souche unique de salmonella. Il faut remonter à 1992 et à l’épidémie de Listeria monocytogenes provoquée par de la langue de porc en gelée de la marque Paul Prédault, géant sarthois de la rillette, avec intoxication de 279 personnes, dont 63 sont décédées, pour trouver un scandale d’une telle ampleur. A l’époque, l’industriel responsable du drame avait été protégé par la Direction générale de l’alimentation du ministère de l’Agriculture.

GAGNER DU TEMPS

Les temps ont changé et le gouvernement n’a pas hésité cette fois à désigner le coupable. Car il semblerait que Lactalis ait tenté de gagner du temps quant au délai de retrait des lots de lait contaminés et qu’il a fallu l’insistance du ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, auprès d’Emmanuel Besnier (dont Stéphane Le Foll, ex-ministre de l’Agriculture, disait ne pas avoir le numéro de portable), pour que le premier groupe laitier mondial daigne obtempérer. Le 10 décembre, à l’issue de leur échange, passablement excédé, le ministre se fendait d’un communiqué sans appel : « Les mesures prises par l’entreprise n’ étaient pas de nature à maîtriser le risque de contamination des produits destinés à l’alimentation d’enfants en bas âge. » Plus ennuyeux, ainsi que l’a révélé le Canard enchaîné, la direction de Lactalis aurait été au courant de la présence de salmonelles dans son unité de production depuis… février 2017. Nos confrères indiquent que, selon l’enquête de la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP), le groupe avait procédé à des contrôles signalant en interne la présence de la bactérie sur du carrelage et du matériel de nettoyage, au mois d’août 2017, présence confirmée par un nouveau contrôle en novembre. Le plus étonnant est qu’une inspection sanitaire de routine, diligentée au mois de septembre par la DDCSPP de la Mayenne, n’avait, elle, rien détecté… Saisie début décembre par le ministère de la Santé après les premiers cas d’intoxication, la Répression des fraudes nationale dépêchait illico un groupe d’enquête à Craon. Surprise, le rapport de septembre ne signalant aucune trace de salmonelle était introuvable. En revanche les enquêteurs découvraient sur place que l’une des deux colonnes de séchage transformant le lait en poudre de lait était saturée de salmonelles. Aussitôt alerté, le préfet de Laval ordonnait la fermeture partielle de l’usine le 9 décembre, bloquant la production du lait pour nourrissons mais pas celle des boîtes de céréales. Arrêté qui ne sera rendu public que le 29 décembre, juste après que des parents de bébés malades ont saisi la justice. Président d’une association de victimes ayant lui-même déposé plainte, Quentin Guillemain s’étonne qu’une partie de l’usine puisse continuer à fonctionner alors que Lactalis a rappelé certains lots de céréales pour enfants le 21 décembre 2017.

JOUER AVEC LE FEU

Comment une multinationale, aussi vigilante que Lactalis sur les processus de fabrication de produits sensibles, ayant mis en place des procédés de contrôle drastiques – ce que personne ne lui conteste -a-t-elle pu laisser se développer une contamination aussi massive ? Pourquoi, au-delà de ces mesures de sécurité aux mailles si serrées, la bactérie a-t-elle quand même pu s’installer et contaminer un circuit ultrasurveillé sur un délai aussi prolongé ? Un mois après les faits, plusieurs hypothèses sont évoquées : négligence, imprudence ou même malveillance…

Mais tout d’abord, d’où vient-elle, cette bactérie ? Salmonella du séro-type agona , de son nom scientifique, est une entérobactérie, à savoir un bacille Gram négatif évoluant dans le sol, l’eau et le système intestinal des humains ou des animaux. Le phénomène s’étant déjà produit en 2005 sur des laits infantiles de la marque Picot, avec 141 cas de nourrissons contaminés, l’Institut Pasteur la connaît bien. Selon certains vétérinaires confrontés au problème, une des probabilités acceptables pour expliquer la présence de salmonelle dans le lait porte sur l’ensilage. C’est une méthode de conservation du fourrage, destiné à nourrir le bétail, qui consiste à stocker des végétaux pilés, en l’occurrence du maïs, sous de vastes bâches en plastique, afin que leur fermentation lactique décuple les capacités énergétiques de l’aliment en laissant le troupeau à l’étable. L’ensilage est l’aliment emblématique de l’élevage intensif, afin de réduire au minimum le prix de revient du lait destiné à l’industrie. Mal maîtrisé, l’ensilage peut devenir un bouillon de culture à grande échelle. Des animaux sauvages, notamment des rongeurs, s’introduisant sous les bâches pour manger le maïs peuvent contaminer le lot de leurs déjections. Si ces animaux sont porteurs de bactéries pathogènes, genre listeria, escheri-chia ou salmonella, alors le risque que les animaux nourris avec ce maïs ensilé soient contaminés, donc le lait qu’ils produisent, est plus que réel. Reste ensuite à savoir comment la bactérie peut survivre et se faufiler dans un système ultraprotégé.

Signalons également à l’heure où nous bouclons ce numéro de Marianne,qu’E.Leclerc a reconnu avoir vendu du lait pour bébé Lacta-lis malgré le rappel en vigueur. Une information qui nous rappelle le rôle des grandes surfaces dans l’effondrement de la qualité alimentaire pour cause de course folle au prix toujours plus bas. Au-dessous d’un certain seuil, on joue avec le feu. Si la grande distribution acceptait de payer le litre de lait à son juste prix, les industriels pourraient sans doute mieux maîtriser la qualité de leurs productions, voire l’améliorer.

HORREUR ALIMENTAIRE

Confrontés au fléau de la malbouffe, les puissants de ce monde nous racontent aussi des salades, histoire de nous faire avaler n’importe quoi…

Ainsi, un amendement dit « Nutella », voté par le Sénat le 7 novembre 2012, taxant l’huile de palme dans les pâtes à tartiner au chocolat, à raison de 300 € la tonne, afin de réduire les impacts catastrophiques d’un excès de consommation sur la santé des enfants, fut aussitôt torpillé par la ministre de la Santé de l’époque, Marisol Touraine.

Ainsi McDo lançant sa « saga des fromages » avec un McCheese au beaufort, un McCheese au reblochon et un McCheese à la tomme de Savoie, avait juste omis de préciser que le beaufort ne représentait que 51 % du fromage utilisé, le reblochon 8,5 % et la tomme 6 %. Commencée en 2000, la procédure judiciaire s’est achevée en mai 2011, devant la cour d’appel de Versailles, avec la condamnation de McDo.

Ainsi, encore, la société Comigel, célèbre en 2013 pour avoir livré des lasagnes au cheval roumain pour le compte de Findus, avait été achetée en 2007 par Céréa Gestion, un fonds de pension français coactionnaire d’« usines à bouffe » comme Buffalo Grill, Planet Sushi et Léon de Bruxelles, par ailleurs bras financier d’un géant du lobby céréalier connu sous le nom d’Unigrains, alors propriété du Crédit agricole, de la Société générale, de BNP Paribas et de Natixis. Quand la traçabilité de la malbouffe remonte directement à la salle des coffres…

Ainsi toujours du curry contenant du jaune de méthyle, un colorant industriel déclaré cancérigène, qui a été utilisé par la société néerlandaise Calcic pour teinter du couscous en boîte et des plats cuisinés. On avait retrouvé ce colorant toxique dans des cocktails commercialisés par le groupe Intermarché sous la marque Cigalou et Caravelle. Un scandale lui aussi révélé par le Canard enchaîné.

Même nos bonnes vieilles pizzas, que l’on croyait hors d’atteinte de la perversion mercantile, sont touchées. Si une pizza artisanale peut être un délice, une pizza « à l’américaine » peut se transformer en horreur alimentaire. Une étude a montré que nombre de pizzas ambulantes sont des concentrés de malbouffe. La plupart seraient fabriquées avec du faux fromage à base de « Lygomme TACH Optimum », une substance destinée au marché européen depuis 2009 et composée d’amidons, de galactomannane (E 410,412, 417) et de carraghénane (E 407), deux gélifiants enrichis d’arômes artificiels particulièrement nocifs. Le genre d’aliments qui mériterait que l’on indique sur l’emballage, à la façon d’un paquet de cigarettes : « Manger tue ».

LA PLUPART DES PIZZAS INDUSTRIELLES SERAIENT FABRIQUÉES AVEC DU FAUX FROMAGE À BASE D’AMIDONS ET DE GÉLIFIANTS PARTICULIÈREMENT NOCIFS

Pour le reste, la logique du productivisme agricole continue à faire des dégâts majeurs sur l’environnement et la santé. Et si la France s’est engagée à réduire de 50 % l’usage des pesticides dans son agriculture d’ici 2018, elle reste un des premiers utilisateur de « produits phytosanitaires de protection des plantes » (la formule peut laisser croire à une infusion pour convalescents…) avec 67 000 t par an, surtout dans la viticulture, derrière l’Espagne (70 000 t) et devant l’Italie (50 000 t), soit une hausse de 20 % depuis 2007, même si les commandes ont pour la première fois baissé en 2016. Sans oublier les abattoirs, dont les images terrifiantes, diffusées par le mouvement végan L214 révèlent une situation abominable. Au-delà de la barbarie, on sait que les conditions d’hygiène, notamment lors des abattages religieux, où les chairs sont en contact avec les organes et le sang, sont parfois abominables.

Au terme de cette sinistre démonstration, nous en revenons toujours au même point. Le poison et la malbouffe pourraient être sérieusement limités, voire évités, si l’on comprenait une fois pour toutes que, plus on baisse le coût de production, plus on abaisse la qualité, donc la sécurité alimentaire. La balle est aujourd’hui dans le camp du pouvoir politique, qui ne le sait que trop bien. Ou la grande distribution est enfin contrainte, au nom du libéralisme, sans contours ni subterfuges, de payer le prix qui permet aux producteurs (paysan, artisan ou industriel), de vivre de leur travail, ou cela finira très mal.

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